Arnold Newman, pionnier du « portrait environnemental »
Dans le domaine de la peinture et de la photographie, la plupart des grands artistes se sont intéressés au portrait. On peut citer pêle-mêle Picasso, Matisse ou Rembrandt en peinture, Stieglitz, Man Ray ou Nadar en photographie. L'objectif est toujours le même : faire ressortir les traits de caractère ou les conditions de vie d'une personnalité, connue ou inconnue. D'une chose (un personnage, un visage) qui pourrait sembler simple à représenter - comme représenter une nature morte – les artistes n'ont pas ménagé leur énergie et créativité, inventant ainsi de multiples façons de "tirer le portrait". Il y a d'ailleurs autant de façon de tirer le portraits que de photographes, ou -pour être plus juste- de bons photographes. Comme le dit lui-même, Arnold Newman, dans le livre de Philip Brookman aux éditions Taschen, « il n'a aucune définition absolue du portrait et (…) il n'y en aura jamais. ». Ce photographe américain, qui a débuté son travail à la fin des années 30, apporta une contribution majeure au portrait. Auparavant, les génies tels Nadar, prenaient leurs modèles en studio, ainsi Charles Baudelaire, George Sand, Eugène Delacroix, Sarah Bernard, Emmanuel Chabrier et bien d'autres ont posés devant un décor uni. Newmann sera l'un des premiers à représenter les gens dans leur biotope, bien avant que le cinéma de la nouvelle vague sorte des studios pour prendre d'assaut la rue. « Dans leur propre environnement, les gens sont bien plus intéressants que dans l'ambiance artificielle d'un studio. » Newman multipliera ainsi les portraits d'hommes politiques, culturels ou de la rue, dans leur lieu de vie ou de travail, le sculpteur au milieu de ses œuvres d'art, le musicien sur son instrument ou avec ses partitions de musique, le mathématicien devant son tableau. On le surnomme le pionnier du « portrait environnemental ». Le portrait quel qu'il soit ne peut évidemment ne donner qu'un point de vue simplifié, ne peut à lui tout seul embrasser l'ensemble d'une personnalité. L'intérêt majeur du procédé de Newman est de l'enrichir, de montrer à voir l'homme - non pas comme il est - mais davantage tel qu'il parait.
Ce qu'il y a de très beau, dans les portraits de Newman, ce sont les rapports entre les visages des hommes et des femmes qu'il a côtoyés avec leur environnement. Cette comparaison est encore plus intéressante pour les photographies de peintres, sculpteurs et architectes prises au milieu de leurs œuvres. On ne peut s'empêcher d'essayer d'analyser l'adéquation entre une œuvre et le portrait de celui qui l'a conçu. Dans le livre de Philip Brookman déjà cité, deux doubles pages, qui se suivent, sont particulièrement éclairantes. La première est consacrée, à Fernand Léger et Chagall, présentés en vis à vis, alors que les clichés ont été pris à un an d'intervalle. La « légèreté » et naïveté de la peinture de Léger contraste avec son visage sévère marqué par les épreuves de la vie. Moustaches, bouche, sourcils plis du front, tous tendent vers la même direction, tombent vers le bas. Chagall, quant à lui, le regard innocent, les cheveux ébouriffés, une chemise à carreau, l'une de ses mains pendante comme désarticulée semble plus naïf presque simplet, un côté rustre.
La double page suivante, associant Arp et Mondrian, semble insister sur une correspondance plus forte entre l'apparence physique de l'artiste et leurs représentations picturales. Mondrian, chef de file de la peinture abstraite, rigoureuse, intellectuelle, est debout, droit, costume noir et chemise blanche, cravate bien arrangée, le front dégarni dans une composition beaucoup plus stricte, orchestrée comme l'un de ces peintures, avec autant de ligne droite, d'aplat de couleur. Son regard, traversant le haut de ses petites lunettes ronde d'intellectuel est sévère. Une seule rupture de l'image, celle de la main, tout en bas à droite qui retombe sur un chevalet, et casse la rigidité du cliché, apporte une nuance, un contrepoint à la personnalité ! Avec Newman, le portrait cen'est pas seulement celui du visage, mais aussi celui des mains ou plutôt de la main -soit la droite soit la gauche, mais jamais les deux en même temps- en tout cas sur ces 4 clichés. C'est également elle qui compose le ¼ de la photo de Jean Arp, où l'image est découpée en quatre bandes verticales quasiment égales : la main, le 1/3 du visage, qui se cache devant deux sculptures. Ne nous montre-t-il pas un Jean Arp cachotier ? Amuseur ? C'est la force de Newman qui tend à rendre le portrait, entièrement psychologique. Il le dit lui-même, la photographie, « ce n'est pas comme la peinture, ce n'est pas comme le dessin, c'est entièrement psychologique ».

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