Benoît BARRES - auteur photographe

“Why Mister, Why ?” de Geert Van Kesteren

   

Arles 2005

 

Cette exposition est un tragique témoignage de l'agression des forces d'occupation américaines en Irak. Geert Van Kesteren ne photographie aucun champ de bataille - la guerre étant terminée depuis une semaine lorsque le photo-reporter débute son reportage - mais la violence quotidienne que subit le peuple irakien. Le parti pris du photo-reporter est  de dénoncer cette insupportable  et innommable agression, sans montrer la moindre trace de sang, de mort ou d'explosion  - technique trop souvent utilisée par les médias occidentaux pour alarmer et apitoyer leurs peuples. La force de ses images tient en ce qu'il nous montre les deux parties en présence, l'oppresseur et l'opprimé.

 

Du côté de l'oppresseur, on reconnaît tout ce qui caractérise sa force : son uniforme militaire (casques, treillis, bottes) et ses outils d'agression (ici pas de chars, ni de roquettes, mais des fusils, menottes, bandeaux) ; sa «gestuelle » (les courses rapides, le défoncement des portes, les agacements et crispation des visages, les fusils pointés en direction des populations) ; sa puissance physique (interventions musclées, fouilles des appartements et des placards, mise de menottes, immobilisations contre le mur ou sur le sol ) ainsi que ses « techniques d'agression psychologiques » et d'humiliation. De l'autre côté, nous découvrons un peuple dominé, soumis, avec des hommes agenouillés, allongés, immobilisés, phagocytés, mains sur la tête ou attachés dans le dos, yeux bandés. Un peuple d'enfants et femmes en larme.

 

Geert Van Kesteren est un grand photographe, notamment par ce qu'il adopte, pour éviter l'auto-identificaton systématique du spectateur à la victime/opprimé, un double point de vue. Les photos sont ainsi prises, par intermittence, soit du côté de l'agresseur, soit du côté de  l'agressé. Technique non manichéenne de ce que l'on pourrait appeler le « double point de vue », grâce à une formidable organisation des plans. Un exemple : lorsque le photographe est à côté des militaires, il les photographie en premier plan, avec souvent l'agressé dans le fond, en plus petit, en second plan. On peut dire que l'image est construite du point de vue de l'agresseur. Se dégage alors un sentiment de peur, d'affolement et d'angoisse. La construction est inversée lorsqu'il privilégie davantage le point de vue de l'agressé. Scène terrible où le photographe, lui-même dans l'action, est allongé sur le même lit que l'agressé, impressionné et affolé de la forte présence militaire. Ou encore cette autre photographie d'un homme, pris de dos, les mains attachées, assis, surveillé par un militaire que l'on devine en fond les mains sur la gâchette. La peur, l'angoisse, fait place alors place à un sentiment de révolte, de rejet, de dégoût de ces militaires.

 

S'il est une évidence dans le domaine de l'art, c'est que sa formalisation ne tient pas dans le sujet traité, mais bien sur la façon de le mettre en scène, de le mettre en « image ». Pour un photographe, conceptualiser la bonne façon de prendre une photo, trouver « la bonne place » est, comme le dit Raymond Depardon, "une quête éternelle". Il me semble que Geert Van Kesteren l'ait trouvée, en nous donnant à voir la guerre de cette façon là.  Le témoignage en est d'autant plus fort et poignant !

 

Site internet de l'exposition "Why Mister ? Why ?"



Article ajouté le 2009-04-20 , consulté 43 fois

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