Les bouquinistes

Si l'on peut maugréer, comme Léon Paul Fargue, que les parisiens ne connaissent pas assez les noms des quais de Seine[1], leur ignorance est aussi flagrante concernant les bouquinistes. Et pourtant des milliers d'entre eux ont le privilège de flâner, tous les jours, au bord de l'eau, dans la plus grande libraire à ciel ouvert de la plus belle avenue du monde. Les quais ont commencé à accueillir toutes sortes de commerces, fort nombreux au Moyen Age et à

Les bouquinistes sont les parisiens les plus délicieux que je connaisse. Oh certes, ils doivent bien compter parmi eux quelques ignares, feignants ou vulgaires marchands de babioles à touristes. Mais les spécialistes de cinéma, de
Depuis l'origine on y vend des bouquins[4], des " vieux livres fripés et peu connus." Prendre le temps de fouiller dans ces boîtes mystérieuses, c'est comme le disait Pierre Mac Mahon une "invitation aux voyageurs immobiles." Boîtes mystérieuses ? Boîtes aux secrets ? Malles aux trésors ? Peu importe. L'intérêt se trouve à l'intérieur. Jugez-en plutôt. On y trouve pelle mêle des anciennes lithographies ; des gravures du Paris 1860 ou de François Ier ; des reproductions d'anciennes affiches publicitaires sous forme de cartes postales anciennes, que je collectionne, vantant les mérites des automobiles De Dion Bouton, des cycles Peugeot, du chemin de fer Paris-Lyon-Marseile (PLM), du Moulin Rouge, du Chat Noir d'Aristide Bruant ou de tout autres cabarets et spectacles du Paris à la mode ; des publicités des années 1940 à 1960 avec de belles collections de parfums Caron et Guerlain ou de la nouvelle boisson « Coca »; d'anciennes bandes dessinées ou livres de jeunesse que l'on a tous un jour dévoré : journal de Mickey, Tintin, Strange, Tarzan, Rahan, Bob Morane, Lucky Luke, Heidi, bibliothèque verte, bibliothèque rose ; pour les admirateurs du bonapartisme, tous les écrits sur Napoléon aux titres les plus divers « Napoléon à Sainte-Hélène », « Napoléon dans l'exil », « Napoléon colonial », « les vrais soldats de Napoléon», « les polonais de Napoléon», « la garde impériale de Napoléon» ; toutes les séries de romans policiers ; de belles plaques métalliques ; de vieux journaux, hebdomadaires ou mensuels : l'Echo de la mode (l'ancêtre de nos Cosmopolitain, Marie-Claire et Elle d'aujourd'hui), le Petit Journal, le Petit Parisien et l'irremplaçable Paris Match avec ses couvertures de personnalités ayant fait l'actualité telles que Dalida, les Rollings Stone, le Général de Gaulle ; d'anciens disques 45 tours de Michel Polnareff et Sylvie Vartan ; des écrits sur le cinéma dont les innombrables revues de l'après-guerre ne tenant pas de discours sur le cinéma (Ciné-monde, Ciné-miroir) ou plus stimulant (Cahiers du cinéma et Positif) ; des portrait d'acteurs ; des revues érotiques des années 70-80 bien connus des étudiants comme Lui, Playboy, Photo ou L'écho des Savanes encore aujourd'hui polissonnes ; des écrits de la collection

Bien qu'on les croise souvent assis sur leur fauteuil pliant, n'allez pas croire que les bouquinistes ont choisi un métier de tout repos. Prenez le temps de les observer. L'un feint de lire les nouvelles du jour, il est en train de surveiller son trésor pour éviter la fauche. L'autre semble prendre le temps de la discussion, c'est pour mieux conseiller le client, l'orienter dans ses recherches et lui proposer de nouvelles lectures. Il n'est pas rare non plus qu'il prenne le temps de partager sa passion du métier. Mais tout l'art du bouquiniste consiste en un travail de l'ombre qu'il doit souvent assurer seul et dont il ne vous donnera jamais les clefs. La tâche la plus difficile : dénicher les ouvrages d'occasion intéressants et à bon prix. Tout bon bouquiniste passe donc beaucoup de temps à se tenir informé, animer ses réseaux d'informations, importer des livres de province, dégotter de bonnes affaires chez les particuliers, éplucher les petites annonces des différents gratuits ou revues de collectionneurs. Peu d'erreur lui est possible. Car acheter des livres qui ne se vendraient pas le conduirait rapidement à sa perte. Plus que tout autre commerçant, il doit donc bien connaître le marché et fixer le juste « prix » en fonction de la rareté des ouvrages et de la demande. Il lui arrive bien sûr de garder pour ses propres besoins les bonnes affaires. Il doit ensuite assurer le stockage des ouvrages, leur transport, leur classification, leur archivage, leur cotation et leur couverture pour les protéger de la pluie, de la pollution et de la manipulation par les clients peu scrupuleux. On comprend que cette opération est indispensable pour les bouquins rares ou de collection, mais il faut bien dire que cela limite notre plaisir de les feuilleter, d'en lire quelques lignes d'autant que le dos des anciens ouvrages ne présentent pas comme aujourd'hui de résumé ou quelques extraits. Pour y remédier, il arrive que soit glissé entre la couverture en plastique et la première page, un papier griffonné au crayon ou marqueur noir, vantant les mérites de l'ouvrage : « nombreuses illustrations », « rare », « feuilles non découpées »... Vous en conviendrez le métier de bouquiniste est un vrai métier. Si vous souhaitez vous lancer seul dans l'aventure, n'hésitez surtout pas à vous former quelques jours voire quelques semaines chez d'autres collègues.
Fréquenter les quais de bonne heure n'est pas utile, des caisses vertes fermées s'y alignent à perte de vue. La journée du bouquiniste débute rarement avant onze heure voire le début de l'après-midi. Obligation leur est faite par la mairie d'ouvrir leur commerce au moins quatre jours par semaine. Seules les conditions climatiques, les fortes chaleurs comme en cet été 2003 ou le grand froid les empêchent de tenir leur trottoir. Vous ne verrez jamais les bouquinistes dans les mêmes tenues que les vendeurs de
Chez un bouquiniste, à la différence de chez un libraire, on n'y entre pas, on y passe, on ne pousse pas de porte, on dit rarement bonjour et on se permet, qui plus est, de marchander. La clientèle est touristique ou constituée d'habitués, qu'ils soient du quartier ou de Province. Il n'est pas rare que certains viennent faire le voyage 2 ou 3 fois l'an pour venir chercher leur trésor de collectionneur. Mais la pratique est de moins en moins courante. L'activité était-elle plus rentable auparavant ? Tous en semblent persuadés. Mais connaissez-vous un commerçant qui ne trouve pas la conjoncture économique difficile et qui ne se plaigne. Même si les aspects financiers sont tabous dans la profession, les uns affirment que l'on peut en vivre, d'autres professent le contraire. Il est en tout cas difficile de boucler les fins de mois, dont le résultat dépend de la météorologie, de la fréquentation touristique, de la spécificité et qualité de la collection d'ouvrages et du libraire. C'est une angoisse permanente. Heureusement, l'activité est rarement le seul revenu du foyer. Un ancien professeur de mathématique reconverti, les mains usées à emballer les ouvrages, ouvrir et fermer sa boîte, me racontait qu'il n'est pas rare qu'on le prenne pour un clochard. Des habitants du quartier lui ont déjà apporté de quoi manger ou se réchauffer et même des transparents et du scotch et pour couvrir ses livres.
[1] Pour le plaisir, une des tirades de Léon Paul Fargues : « Ces seuls noms : Orsay, Mégisserie, Voltaire, Malaquais, Gesvres, aux Fleurs, Conti, Grands Augustins, Horloge, Orfèvres, Béthune et place Mazas me suffisent comme Histoire et Géographie. Avez-vous remarqué que l'on ne connaît pas mieux « ses » quais que ses sous-préfectures ? J'attends toujours un vrai parisien sur ce point : où finit le quai Malaquais, où commence le quai Conti ? Où se trouve le quai de Gresves ? »
[2] Dans le jargon de la profession les « méduses » sont les passant fort nombreux qui s'arrêtent mais n'achètent rien
[3] Les "chèques en bois".
[4] Provenant de "boucquain", sans doute dérivé du flamand « boechjïn » (petit livre).

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