Benoît BARRES - auteur photographe

Mes cahiers de cinéma

               

 

Je collectionne aujourd'hui les « Cahiers » que je chine dans les boutiques de livres d'occasion. La « Librairie Atmosphère » toute proche de la rue Claude Bernard à Paris est bien fournie, on y trouve des numéros des années 1950 et 1960. Compte tenu de leurs prix, je m'approvisionne surtout chez un bouquiniste de la rive droite des quais de Seine spécialisé sur le cinéma ou chez Book'in et un petit libraire de Nîmes. Revues un peu moisies, agrafes rouillées, pages quelques fois abîmées ou écorchées, papier décoloré ou gribouillé. Mais quel plaisir de relire une critique sur un film de Rohmer des années 70, ou découvrir un réalisateur que je ne connaissais pas.

 

Les couvertures ont fait la part belle aux films de Youssef Chahine, Woody Allen, Stanley Kubrick, Abbas Kiarostami, Pedro Almodovar, Nanni Moretti,.... Pour le plus grand bonheur des générations de cinéphiles, elles ont su se moderniser tout en gardant une filiation avec les numéros antécédents. Celle du mois de février 2003, consacrée à Pialat, quelques semaines après sa disparition, rappelle d'ailleurs les plus anciennes, et leur couleur jaune doré, indemodable, chaleureuse, magnifique, apparue dès le premier numéro, où se détache, en 1951, Gloria Swanson, ancienne star du muet, dans le Boulevard du Crépuscule de Billy Wilder. A partir de 1964, après la « période jaune », les  « Cahiers » deviennent Filipacchi, plus pop, plus moderne, avec une couverture scindée en deux. En haut un aplat de couleur variant d'un numéro à l'autre, en bas une photo de film. Les années 1990 sont les années noires et gardent le principe d'une seule photo symbolisant l'écran,  le cadre, le fenêtre, en somme, une ouverture sur le septième art. Le champion : Godard. Une vingtaine de « une » lui est consacrée : la délicieuse Anna Karina et ses longs cils dans Alphaville (numéro de mai-juin 1965), Isabelle Huppert, méconnaissable, masculine, les cheveux courts dans Passions (mai 1982), et Jean-Luc Godard lui-même en train de lire l'Idiot (Soigne ta droite, numéro de janvier 1988). J'aime ces couvertures, aujourd'hui encore, même si depuis le rachat de la revue par la société Le Monde SA, elles sont plus accrocheuses et commerciales, titrant sur des noms d'acteurs, principe contraire à la philosophie initiale de la revue. Dernière exemple en date, le numéro de décembre 2002. En gros titre : « Sexe is cinéma ». En gros plan : la photo d'une actrice, épanchée sur un lit, la bouche ouverte, en train de jouir.

 

Avant les « Cahiers », j'ai commencé par consulter les traditionnels Studio Magazine et Première. Quel a été mon premier numéro ? En replongeant dans ma collection, il semblerait que ce soit celui de mars 1995 présentant un jeune couple au milieu d'une rivière tiré de L'émigré de Youssef Chahine. Les premiers achats d'abord occasionnels, devinrent petit à petit plus réguliers, jusqu'à ce que je décide de m'abonner. Pendant près de deux ans, j'ai pu profiter des offres de promotion pourtant non cumulables en intervertissant, tous les six mois, la domiciliation entre Olliergues et Nîmes.

 

 

         

 

C'est un ravissement d'acheter la revue, c'est encore mieux de la recevoir dans sa boîte aux lettres. Elle arrive, un peu comme un cadeau, inattendu, que l'on attend pas. Comme de jeunes enfants avec le feraient avec Picsou ou Pif Gadget, je me jette dessus. Lire les « Cahiers » nécessite de commencer par l'éditorial. C'est lui qui donne le ton, le goût de la cuvée mensuelle, l'état du cinéma. Pas un éditorial sans haute critique, imploration, indignation, révolte, colère ou revendication. Les raisons sont malheureusement multiples : difficulté à diffuser des films d'auteurs, prédominance des divertissements hollywoodiens, concentration des sorties et de la production aux mains de multinationales, développement de logiques commerciales aux dépens de logiques artistiques et créatives. Dans le dernier éditorial de l'année 2002, Charles Tesson écrit : « Pour le monde du cinéma, l'année s'achève sur une double inquiétude, l'une liée au financement télévisuel, la seconde provoquée par la politique du gouvernement ». C'est toujours un engagement, un pamphlet pour la survie de notre spécificité culturelle. N'est-ce pas ce combat qui permet au cinéma français de rester l'un de ceux qui se porte le mieux au monde ? 

 

Chaque mois, je relève le ou les films que la revue recommande. Bien que n'habitant pas en région parisienne, j'essaie d'aller voir au moins le film faisant la couverture. Chaque année, il y a les numéros incontournables : le  numéro spécial Festival de Cannes, très frustrant lorsque l'on n'a pas la chance d'aller au Festival, enthousiasmant dans le cas contraire ;  le numéro de janvier classe les 10 meilleurs films de l'année écoulée, c'est l'occasion de comparer nos goûts à ceux des lecteurs et des critiques ; les numéros hors série consacrés à un réalisateur ou à une forme de cinéma. Tous les mois, à la fin de chaque édition, en petit caractère, place aux critiques assassines des mauvais films, précédant le fameux « conseil des dix » (classement des meilleurs films).

 

Un bémol cependant. Quelques articles sont quelquefois indigestes, peut-être un peu trop précieux,  et peuvent provoquer une certaine irritation. Extrait d'un article de 12 pages (inimaginable aujourd'hui) de Pascal Bonitzer (numéro janvier-février 1971). « Sans insister ici sur la curieuse transfusion notionnelle pratique entre idéologie et idéalisme, on peut relever que « tout se passe comme si », pour reprendre sa formule, Jean-Louis Baudry pensait que la méconnaissance inhérente à la représentation (méconnaissance du procès de transformation signifiante, du « travail pré-sens », sur le mode de recours à l'identité spectaculaire et métaphysique) pourrait être levée par une représentation, celle, littéralement providentielle, de l'instrument en « chair et en os », selon une formulation étrangement conforme, en ce point, à la problématique husserlienne précisément critiquée dans le texte ». Mais lire les « Cahiers », c'est prendre le risque de plonger dans des analyses que l'on n'arrive pas toujours à décrypter, à comprendre. C'est aimer un texte qui vous résiste, la difficulté à le décortiquer, la nécessité de le reprendre plusieurs fois, quelquefois en intégralité. C'est aimer les diverses formes d'expression que sont l'essai théorique, la critique, la note, la notule, le journal, la brève, le compte rendu, la légende, l'entretien, le conseil, la résolution collective, le manifeste, l'éditorial, le programme, le billet, le récit de tournage, le portrait. C'est lire et relire les critiques, et tenter l'exercice soi-même. Lire les « Cahiers » c'est permettre une remise en cause perpétuelle de notre vision du cinéma, apprendre à regarder les films, à apprécier le cinéma pour ce qu'il est. Lire les « Cahiers », c'est avoir besoin d'échanger, confronter ses idées, c'est aimer les dialogues à trois (le réalisateur, le critique, le lecteur). Lire les « Cahiers », c'est énergiant, stimulant, enrichissant. Une bouffée d'oxygène ! Lire les « Cahiers » c'est aussi s'identifier à une histoire collective tout en vivant une expérience personnelle. C'est appartenir à une communauté de lecteurs.

 

 

      

 

Quelle est fabuleuse l'histoire de cette revue, scrutée par Antoine de Baecque[1] ! Que de jeux et luttes de pouvoir pour la diriger ! Que de mouvements politiques : à droite au début des années 50, à gauche aujourd'hui en passant par l'extrême gauche courant 68 ! Que de signatures mythiques et diverses ! D'abord des cinéphiles de l'après-guerre. Puis des structuralistes, des lacaniens, des communistes, des maoïstes. Récemment, juste après sa mort, j'ai découvert les textes et les émissions de radio - rediffusées l'an dernier sur France Culture- de Serge Daney, rédacteur en chef des « Cahiers », puis directeur des pages culture de Libération. Une voix rauque reconnaissable entre toutes. Une vie passée à la recherche de l'image d'un père qu'il n'a jamais connu. Il y a eu aussi André Bazin, le père des « Cahiers » et Jacques Daniel-Valcroz, mais surtout les maîtres-réalisateurs que sont Godard, Truffaut, Rivette, Rohmer et Chabrol, réalisateurs emblématiques que j'ai admiré l'un après l'autre, avec une préférence, je dois bien l'avouer pour Maurice Schérer (Rohmer). Ils donnèrent naissance à un mouvement que Françoise Giroud nomma un jour dans l'Express, la « Nouvelle vague ».

 

Aujourd'hui encore, j'essaie de ne pas rater les films d'anciens critiques qu'ils soient confirmés ou moins reconnus comme Hervé le Roux, Pascal Bonitzer, Olivier Assayas, Thierry Jousse, et continue à penser comme les premiers mousquetaires surnommés alors « les jeunes turcs » ou  « la bande à Schérer » que le cinéma s'apprend avant tout dans les salles. Les combats de cette équipe de critique étaient sans équivoque : intérêt porté au contenu aux dépens de la grammaire cinématographique, forte critique de la « qualité française » représentée alors par des cinéastes comme Autant-Lara ou Duvivier, défense de la politique des auteurs, rejet de l'enseignement théorique, pratique continue de l'écriture et de la critique.  Comme le disait alors Godard « Le cinéma ce n'est pas un métier. C'est un art. Ce n'est pas une équipe. On est toujours seul. » Ce fut une révolution. L'influence de la revue sur la création cinématographique a été énorme. Elle qui a porté aux nues l'approche philosophique et universelle de cet art en laissant de côté les traditionnelles considérations techniques. Aujourd'hui ses particularités avant-gardisme sont moins nettes car elles sont reprises par la plupart des journaux et revues où se construit l'opinion. Le MondeLibération, Télérama ou Les Inrockuptibles consacrent tous plusieurs pages par semaine à la critique de films d'auteur, que les Cahiers ne sont plus seuls à défendre. Contrecoup de cette unanimité, la revue semble être à la recherche d'une nouvelle ligne de démarcation. En 2000, la rédaction a élu comme meilleure émission de télévision, le reality-show « Loft Story », tellement décriée.

 

Les « Cahiers » emboîtent également le pas aux nouveaux paradigmes de l'édition. Terminés les articles de fond nécessitant de lire la totalité pour comprendre le tout. Fini les articles de dix, quinze ou même vingt pages. La revue ne nous invite plus à une lecture en épaisseur mais à une lecture de surface (qui se limite souvent à la présentation d'une idée) dont la double page est l'unité de base. Aujourd'hui pas une critique ne dépasse cette sacro-sainte double page. Raccourcissement des textes, multiplication des brèves et billets, développement des « fragments », notules. Dans les blocs-notes de Thierry Jousse on apprend tout de lui et bien peu de chose sur le cinéma. On ne lit plus les « Cahiers », on les feuillette. On ne les dévore plus, on les parcoure. On ne les déchiffre plus, on les consulte. Mais comment pourrait-on s'en passer ?

 

 

Mai 2003

  

Cahier du cinéma



[1] Antoine de Baecque, Cahiers du Cinéma : histoire d'une revue, Cahiers du cinéma, 1991.



Article ajouté le 2008-06-25 , consulté 36 fois

Commentaires



Poster un commentaire





http://





Merci de recopier le nombre présent à gauche dans la case de texte ci-dessous ( Pourquoi ? )





Liens

Voir les articles de la catégorie " Notes cinéma "

Imprimer cet article

Retour aux articles


Recommander ce blog | Contacter l'auteur | Reporter un abus | S'abonner au blog Flux RSS du blog | Espace de gestion

Créer un blog gratuit avec Blog4ever